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Accueil A LA UNE

CAN, ferveur nationale et pression quotidienne

Mor Bassine NIANG par Mor Bassine NIANG
janvier 17, 2026
dans A LA UNE, CHRONO
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CAN 2025, quart de finale : Sénégal-Mali, les retrouvailles 22 ans après…

Crédit photo Mashallah_Graphics

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La taxe sur le mobile money au Sénégal à l’épreuve des réalités

Le Sénégal exulte.

Et le Sénégal encaisse.

Porté par le parcours des Lions de la Teranga jusqu’à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, le pays vibre à l’unisson. Les discours officiels célèbrent l’unité nationale, la fierté collective et l’élan d’un destin partagé. Les drapeaux envahissent l’espace public, les klaxons résonnent, et l’espace de quelques jours, la ferveur sportive semble suspendre les inquiétudes économiques.

Mais lorsque l’euphorie retombe, le quotidien reprend ses droits. Une réalité qui ne se mesure ni en trophées ni en exploits sportifs, mais en frais de transaction, en marges qui s’amenuisent et en arbitrages silencieux opérés chaque jour dans les foyers, les marchés et les villages du pays.

La décision de taxer les transactions de mobile money a profondément modifié le rythme économique de millions de Sénégalais. Ce choix de politique publique pose une question centrale et inconfortable. Le renforcement des finances publiques peut il s’opérer au prix d’une pression accrue sur celles et ceux qui supportent déjà l’essentiel du fardeau économique.

Quand l’impératif budgétaire rencontre la vie réelle

Sur le plan des finances publiques, l’argumentaire de l’État est limpide. À l’instar de nombreuses économies africaines, le Sénégal doit accroître ses ressources internes, contenir ses déficits et financer son développement sans recourir excessivement à l’endettement extérieur.

Dans la présentation de sa stratégie de redressement économique, le Premier ministre Ousmane Sonko a souligné la nécessité de mobiliser des ressources domestiques, notamment au sein de secteurs numériques jusqu’ici peu ou pas taxés comme le mobile money. L’objectif affiché est de réduire le déficit budgétaire et d’assurer le financement des missions essentielles de l’État, inscrivant ainsi cette taxe dans une logique plus large d’élargissement de l’assiette fiscale.

Les autorités ont également présenté cette mesure comme une composante de réformes fiscales structurelles, estimant que la croissance rapide des transactions numériques offre de nouvelles opportunités de collecte de recettes dans une économie de plus en plus connectée et moins dépendante du numéraire.

Sur le plan théorique, l’argument se tient.

Sur le terrain, il se heurte frontalement aux réalités vécues.

Le mobile money, une infrastructure vitale

Pour une grande partie de la population, le mobile money n’est pas un service accessoire. C’est une infrastructure de base. Il supplée des services bancaires souvent éloignés, inaccessibles ou inexistants. Il irrigue l’économie informelle, où se concentre une part significative de l’activité et des revenus.

Les commerçantes des marchés l’utilisent pour reconstituer leurs stocks. Les travailleurs du transport y perçoivent leurs paiements. Les familles s’en servent pour envoyer de petites sommes régulières destinées à l’alimentation, au loyer, à l’électricité, aux frais de scolarité ou aux urgences médicales. Dans les zones rurales, il constitue un lien essentiel avec les proches installés en ville ou à l’étranger.

Taxer le mobile money ne revient donc pas à taxer des profits ou des biens de confort. C’est taxer la circulation même de l’argent.

Chaque transaction comporte désormais un coût. Et pour celles et ceux qui effectuent des opérations fréquentes de faible montant, ces coûts s’accumulent rapidement.

Une mesure au caractère régressif discret mais réel

Ce qui interroge le plus dans cette taxe n’est pas tant son intention que ses effets concrets.

Les ménages à faibles revenus effectuent davantage de transactions parce qu’ils ne peuvent pas mobiliser de grosses sommes en une seule fois. Ils fractionnent leurs transferts, parfois quotidiennement, parfois plusieurs fois par jour. Chaque mouvement d’argent entraîne désormais un prélèvement.

Il en résulte un mécanisme implicitement régressif. Les plus modestes paient proportionnellement davantage que les ménages plus aisés, qui effectuent moins de transactions, de montants plus élevés, ou qui ont recours aux services bancaires traditionnels.

Autrement dit, moins on dispose de ressources, plus il devient coûteux de faire circuler son propre argent.

Les conséquences sont bien réelles. À moyen terme, les frais de transaction grignotent des marges déjà fragiles, contraignant certains ménages à différer des paiements, à réduire l’aide apportée à leurs proches ou à revenir à l’usage du cash, souvent moins sûr et moins efficace.

Un calendrier mal vécu et le paradoxe de la CAN

Le moment choisi pour l’introduction de la taxe a renforcé le malaise. Le début d’année concentre traditionnellement de fortes pressions financières, entre frais de scolarité, ajustements de loyers et dépenses post fêtes. Dans ce contexte, la mesure a été perçue comme brutale et insuffisamment accompagnée.

Sa concomitance avec la ferveur de la CAN crée un contraste saisissant. Le football offre une parenthèse émotionnelle et un sentiment d’élévation collective, mais il ne compense pas l’augmentation du coût de la vie. Tandis que le pays célèbre ses exploits sportifs, de nombreux citoyens réévaluent discrètement le prix de gestes aussi élémentaires que l’envoi d’argent à un proche.

Ce décalage nourrit un sentiment de fracture entre l’intention des politiques publiques et l’expérience quotidienne des populations, entre les ambitions nationales affichées et la pression économique ressentie au niveau individuel.

Une inclusion financière fragilisée

Le mobile money a longtemps été présenté comme un levier majeur d’inclusion financière. Le risque aujourd’hui est que l’alourdissement des coûts de transaction en compromette les acquis.

À mesure que les frais augmentent, certains usagers pourraient se détourner des canaux numériques pour revenir à des pratiques informelles ou au numéraire. Une telle évolution affaiblirait la traçabilité des flux, réduirait à terme l’assiette fiscale et éroderait la confiance dans les systèmes financiers digitaux.

Ce qui est pensé comme une mesure de mobilisation de ressources pourrait ainsi produire l’effet inverse de celui recherché.

La tentation de la fiscalité de la facilité

Au delà de cette taxe, une inquiétude plus large s’exprime. Le mobile money est facile à taxer parce qu’il est centralisé, visible et traçable. Mais la facilité de prélèvement ne garantit ni l’équité ni l’acceptabilité sociale.

Lorsque des outils essentiels à la vie économique deviennent des cibles privilégiées de la fiscalité, sans dispositifs solides de protection des plus vulnérables, une question s’impose naturellement. Où s’arrête cette logique.

À mesure que les instruments d’inclusion se transforment en sources de prélèvement, la confiance dans les réformes s’effrite, et avec elle, le contrat social.

Ajuster plutôt que persister

Il ne s’agit pas de remettre en cause le principe de l’impôt. Le Sénégal a besoin de ressources pour financer ses infrastructures, ses services sociaux et son développement à long terme.

Mais une fiscalité soutenable repose sur l’équilibre.

Cet équilibre pourrait passer par des exonérations ciblées pour les transactions de faible montant, des taux différenciés protégeant les usagers effectuant de petites opérations fréquentes, une transparence accrue sur l’affectation des recettes, ainsi qu’un réinvestissement clair dans la protection sociale et l’inclusion financière.

À défaut, la taxe sur le mobile money risque de rester dans les mémoires non comme une réforme structurante, mais comme une mesure ayant fait peser un effort disproportionné sur ceux qui disposent de peu.

Après le coup de sifflet final

Les Lions de la Teranga soulèveront peut être le trophée, et le pays célébrera avec une fierté légitime. Mais la ferveur sportive est éphémère. Les politiques publiques, elles, s’inscrivent dans la durée.

Bien après le coup de sifflet final, les Sénégalais continueront d’ouvrir leurs téléphones, de compter leurs francs et de décider si envoyer de l’argent vaut encore le coût.

Un pays ne peut durablement financer son avenir en fragilisant les mécanismes dont dépendent ses citoyens les plus vulnérables pour vivre.

C’est là, bien plus que sur un terrain de football, que se joue l’épreuve décisive pour le Sénégal dans les mois à venir.

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